On ne naît pas soumise, on le devient | Manon Garcia

C’est un sujet sensible auquel la philosophe française Manon Garcia s’attaque dans son premier ouvrage, On ne naît pas soumise, on le devient. Un sujet difficile mais une réflexion nécessaire et bien trop rare : la participation des femmes à leur propre soumission.

C’est d’ailleurs un problème auquel je réfléchis sans cesse, tous les matins à vrai dire, quand je suis devant mon miroir et que je m’applique sur le visage, méticuleusement, fond de teint, poudre, anti-cerne, mascara et rouge à lèvres… TOUS les matins. Mais pourquoi ? Pourquoi je me soumets à ça, alors que j’ai bien conscience que le maquillage est une injonction que se traînent les femmes comme un boulet depuis des décennies ? Et pourquoi j’ai l’impression d’y prendre du plaisir ? Pourquoi j’ai l’impression d’enfreindre une règle quand je sors dans la rue le visage nu ? C’est cette problématique typiquement féminine et tous ses dérivés (le ménage, les enfants…) que Manon Garcia aborde ici.

Ce livre aurait pu avoir pour sous-titre “Le deuxième sexe pour les nuls” puisque les réflexions de l’auteure sont directement inspirées de cette oeuvre de Simone de Beauvoir. Manon Garcia décortique ce texte, l’explique, le met en perspective avec le travail d’autres philosophes et, rien que pour cette raison, son livre est salutaire tant Le deuxième sexe peut parfois sembler difficile d’accès.

Une posture originale

L’originalité d’On ne naît pas soumise, on le devient, c’est la posture qu’adopte l’auteure : elle a fait le choix d’étudier la soumission, et non la domination, pour, écrit-elle, “renverser le point de vue sur le pouvoir”. Ici, la soumission est abordée sous l’angle du soumis, et non de celui qui soumet.

Pour Beauvoir, être une femme, c’est “être une personne à qui la soumission est prescrite, de l’extérieur”. La soumission serait donc inhérente à la femme mais en raison de contraintes sociétales, culturelles. Une femme, ce serait donc un “produit intermédiaire entre le mâle et le castrat”, construit par la société.

Manon Garcia convoque aussi la pensée de Catharine MacKinnon, philosophe et juriste américaine qui est à l’origine de la notion légale de harcèlement sexuel. Selon elle, la domination est partie intégrante, voire définit, la sexualité des hommes. En partant de ce principe, la soumission serait alors logiquement féminine.

Mais cela n’explique par pour autant pourquoi les femmes participent à leur propre soumission voire n’en ont même pas conscience. Selon Manon Garcia, et donc selon Beauvoir, les femmes se soumettraient car elles sont par principe considérées comme des objets. Le corps de la femme est au centre de ce raisonnement. Alors que l’homme serait avant toute chose un sujet, libre, la femme serait d’abord un corps puis, éventuellement, un sujet, à l’instar de tous les individus soumis à la domination.

Les femmes ne constituent pas un groupe social

Mais Manon Garcia relève que, contrairement aux autres individus oppressés, que ce soit en raison de leur couleur ou encore de leur religion (Beauvoir compare la situation des femmes à celle des noirs et des juifs), la femme ne constitue pas un groupe social. Bien au contraire : elle cohabite au quotidien avec son oppresseur, l’homme.

Face à cette situation, la femme aurait adopté une posture de “passivité active”, celle-là même qui est à l’oeuvre quand je suis devant ma glace chaque matin. Car la soumission a ceci d’original qu’elle peut être perçue comme une attitude, comme quelque chose que l’on fait de soi-même, et donc que l’on choisit. Sauf qu’on croit choisir. Si chaque matin je me maquille consciencieusement, c’est uniquement parce que j’aurais intégré qu’en tant que femme, c’est ce que je dois faire, c’est ce que la société attend de moi.

Pour autant, Manon Garcia comme Beauvoir n’imputent pas aux hommes une responsabilité individuelle. Il n’en reste pas moins que chacun profite largement de sa situation de dominant. Le livre appelle donc à une véritable coopération entre hommes et femmes pour aboutir à une égalité réelle entre les sexes.

Voici donc, très brièvement, la réflexion adoptée par Manon Garcia dans cet ouvrage dont je recommande chaudement la lecture. Attention toutefois, le propos n’est pas forcément accessible à toutes et à tous. Certaines notions restent difficiles à appréhender, et ce malgré les talents de pédagogue de Manon Garcia. On ne naît pas soumise, on le devient est donc un livre très éclairant, mais aucunement une lecture de détente, vous voilà prévenus !

Morceau choisi

“La domination masculine a pour spécificité de se produire dans des rapports entre individus alors que la plupart des autres grandes structures de domination sociale consistent en la domination d’un groupe sur un autre. Le groupe des femmes n’est un groupe que par abus de langage : il n’y a pas entre les femmes de partage d’une identité de groupe, il n’y a pas de solidarité au nom du groupe, il n’y a pas de sociabilité du groupe. Les femmes s’identifient, sont solidaires et sont socialisées acec les hommes, au sein de la famille”.

On ne naît pas soumise, on le devient, de Manon Garcia | Chez Climats, 272 pages.

Photo : Fancycrave on Unsplash

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