Mémoires d’une jeune fille rangée | Simone de Beauvoir

J’ai longtemps attendu avant de me lancer dans l’oeuvre autobiographique de Simone de Beauvoir. J’attendais le bon moment, celui où je serai capable de comprendre ce que je lis, de m’en imprégner. C’est le hasard d’un passage en bibliothèque qui m’a finalement poussée à franchir le pas et la révélation que j’attendais a été au rendez-vous.

Les Mémoires d’une jeune fille rangée sont le premier tome du triptyque autobiographique de Simone de Beauvoir. Elle y relate sa vie de sa naissance, le 9 janvier 1908, à ses 21 ans, âge auquel elle a obtenu son agrégation de philosophie et rencontré Jean-Paul Sartre, un tournant majeur dans sa vie. De son enfance, on retient que la petite Simone était colérique. Dès ses cinq ans, elle avait conscience d’être quelqu’un, de ne pas être uniquement un corps, mais aussi un esprit entier qui mérite le respect (« Je me promis lorsque je serai grande de ne pas oublier qu’on est à 5 ans un individu complet »).

Très jeune, elle se passionne pour la littérature. Elle lit avidement tous les livres qui lui tombent sous la main, ou du moins ceux que ses parents lui mettent dans les mains. Car Simone de Beauvoir est issue d’un milieu bourgeois et l’éducation des jeunes filles est très stricte. Au départ, elle supporte assez bien cette censure. Elle se donne beaucoup de mal pour plaire à ses parents et devient très pieuse.

Un tournant se produit quand Simone de Beauvoir perd la foi. Dieu est alors remplacé par la littérature qui « l’envahit toute entière ». Son adolescence marque une rupture avec ses parents, Simone s’émancipe grâce à ses lectures, elle veut échapper à son milieu et rejette le déterminisme social qui voudrait qu’en tant que jeune bourgeoise, elle se marie avec un honnête homme trouvé par ses parents et lui donne des enfants. Mais déjà, le principe du couple l’interroge : « comment peut-on, alors qu’on s’est passé de lui pendant vingt ans, se mettre à aimer du jour au lendemain un homme qui ne vous est rien ? »

Non, Simone de Beauvoir veut être quelqu’un, elle acquiert d’ailleurs très jeune la conviction (prophétique) d’être promise à une grande destinée. Cette destinée, elle l’accomplira en écrivant : « étrange certitude que cette richesse que je sens en moi sera reçue, que je dirai des mots qui seront entendus, que cette vie sera une source où d’autres puiseront : certitude d’une vocation ».

Si elle ne croit plus en Dieu, celui-ci semble avoir exaucé une prière : la fortune de la famille n’est plus ce qu’elle était, Simone et sa soeur n’ont plus de dot et la probabilité d’arranger un beau mariage est donc nulle. Simone et Poupette se lancent alors dans les études. Simone fait preuve d’une soif d’apprendre hors du commun : littérature, science, psychologie, philosophie, elle excelle dans tous les domaines. L’histoire, cette « succession d’anecdotes », l’indiffère. Elle accumule les diplômes et souhaite devenir enseignante.

Ses amours passent au second plan. Elle tombe amoureuse de son cousin Jacques mais s’en lasse. Elle poursuit un idéal : l’amour-amitié, un amour où l’intellect serait au premier plan, mais l’inconsistance des jeunes gens de son âge la consterne. Et puis apparaît Jean-Paul Sartre, un homme qui, enfin, la domine intellectuellement : « Sartre répondait exactement au voeu de mes quinze ans : il était le double que je retrouvais, portées à l’incandescence, toutes mes manies. Quand je le quittai au début d’août, je savais que plus jamais il ne sortirait de ma vie ».

Il y a énormément à dire sur ces riches Mémoires d’une jeune fille rangée. Outre l’écriture, parfaite, et l’ambiance agréable d’un Paris des années folles, il est particulièrement plaisant d’assister à la naissance d’une conscience, d’un esprit. Ça et là, on sent poindre les convictions féministes de Simone de Beauvoir. Rien n’était pourtant gagné car elle a été élevée par un père extrêmement misogyne et conservateur. Pourtant elle se démarque, elle veut s’affranchir du carcan familiale, devenir quelqu’un, vivre pour elle, quant bien même elle est une femme.

Rédigé en 1958, ce premier tome des mémoires de Simone de Beauvoir surprend pourtant par son caractère moderne et actuel, à l’heure où la bataille de l’égalité entre les sexes n’est toujours pas gagnée. Une lecture profondément inspirante, donc.

« Je ne savais trop si je souhaitais plus tard écrire des livres ou en vendre mais à mes yeux le monde ne contenait rien de plus précieux ».

Mémoires d’une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir | Chez Folio, 480 pages de bonheur littéraire.

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