La crise de la masculinité | Francis Dupuis-Déri

C’est un discours apparemment vieux comme le monde : la libération des femmes aurait sur les hommes d’épouvantables répercussions, à tel point qu’on parle volontiers de crise de la masculinité. Mais c’est quoi cette crise ? Et existe-t-elle seulement ? C’est à ces questions que Francis Dupuis-Déri, universitaire québécois spécialisé dans les antiféminismes, s’attache à répondre dans cet ouvrage.

Autant le dire tout de suite : Francis Dupuis-Déri n’y croit pas une seconde à cette supposée crise de la masculinité. La preuve ? On en parlait déjà dans la Rome Antique. Cette théorie est d’ailleurs revenue à presque tous les stades de l’Histoire. La crise de la masculinité serait donc une “crise perpétuelle”. Mais alors, comment parler de crise si l’on fait référence à une situation permanente ? Pour l’auteur, un tel discours permet surtout de discréditer les femmes et de réaffirmer le principe d’une division des sexes.

Plutôt que de parler de crise de la masculinité, il parle de “discours de crise de la masculinité”, à l’instar de l’historienne Judith A. Allen. Ce discours est bien rodé et recourt à la thèse de la pente fatale : chaque concession, même infime, à certaines revendications d’une catégorie sociale ouvrirait les vannes à une transformation majeure de la société.

Un discours fondamentalement mysogine

C’est bien de cela qu’il est question s’agissant de l’émancipation des femmes. Leur libération aurait des conséquences terribles sur la société, et en premier lieu sur les hommes qui s’en trouveraient castrés, deviendraient efféminés et asservis par les femmes (oui oui vous avez bien lu) . En fin de compte, “on panique au sujet de quelque chose qui n’existe pas”, car la domination masculine reste belle et bien d’actualité et même si les tenants de cette thèse, les masculinistes, font tout pour prouver qu’il y a des raisons de s’inquiéter.

Selon Francis Dupuis-Déri, le discours de la masculinité est dangereux. Il est “fondamentalement mysogine, puisque ce qui est féminin est présenté comme un problème, une menace, un élément toxique qui plonge le masculin en crise, qui le détruit, qui le mue en son contraire : le féminin”. Évoquer une crise de la masculinité “a pour effet de présenter les hommes comme des victimes des femmes alors qu’ils tirent profit du travail domestique et de la sexualité des femmes”.

Le mythe de l’homme des cavernes

Pourtant, force est de constater que ce discours ne tient pas, et l’auteur s’attache à la déconstruire point par point. Par exemple, Francis Dupuis-Déri relève que les tenants de la crise de la masculinité (dont ce cher Eric Zeimour, maintes fois cité dans le livre), font souvent référence à l’homme des cavernes, symbole ultime de la virilité qui partait chasser du mammouth pendant que madame s’occupait des enfants dans la grotte. Or, cette théorie repose sur de pures spéculations, un mythe daté du 19è siècle qui a acquis une apparence de vérité à force d’être répété, y compris dans la littérature jeunesse. Or, les scientifiques ne disposent aujourd’hui d’aucune information sur le partage des tâches à cette époque.

Francis Dupuis-Déri nous propose également une plongée captivante, quoique très anxiogène, dans le joyeux monde des masculinistes. Il s’intéresse en particulier au mouvement des pères en colère. L’auteur nous propose une vision très critique de ces hommes, bien loin de l’image héroïque renvoyée par les médias. Il s’intéresse également, chiffre et arguments à l’appui, à d’autres mythes comme le suicide des hommes ou la nocivité de l’éducation nationale qui mettraient les garçons en échec.

Surtout, il s’attache à démontrer qu’il est incorrect d’attribuer aux femmes la perte de pouvoir des hommes. “C’est plutôt du fait du capital que les hommes et les femmes ensemble ont perdu de leur pouvoir”. D’ailleurs, les hommes seraient aussi victimes de la représentation conventionnelle de l’homme qui doit être actif, fort et autonome : “cela les rend plus vulnérables à un échec personnel et limite leur volonté d’aller demander de l’aide”.

La crise de la masculinité, de Francis Dupuis-Déri | Aux éditions du remue-ménage, 318 pages | Disponible en France à partir du 7 février.

Photo de couverture : Mike Dorner via Unsplash

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