Caliban et la sorcière | Silvia Federici

La lecture de Sorcières, de Mona Chollet, m’a profondément donné envie de lire Caliban et la sorcière dont il est très souvent fait référence. Je dirais même que cette lecture constitue le prolongement logique de celle du livre de Mona Chollet.

Silvia Federici étant chercheuse, l’analyse du phénomène des chasses aux sorcières qu’elle propose ici est poussé beaucoup plus loin. Son étude est d’ailleurs bien plus large puisque Caliban et la sorcière étudie les effets sur les femmes du passage du féodalisme au capitalisme. Sa théorie a pour fondement le concept d’accumulation privative théorisé par Marx. C’est ce terme qu’il emploie pour désigner le processus historique sur lequel s’est fondé le développement du capitalisme.

Une réaction misogyne

L’analyse de Federici s’en éloigne pourtant largement puisque, contrairement à Marx, elle n’envisage pas l’accumulation privative du point de vue du prolétariat salarié masculin et du développement de la production des marchandises, mais plutôt en fonction des changement qu’elle a induits dans la position sociale des femmes et la production de la force de travail.

L’auteure rappelle que les femmes “furent touchées de façon extrêmement négative par la marchandisation croissante de la vie” qui a débuté au Moyen-Âge. Privées de terres, elles ont été à la tête d’un vaste mouvement d’exode rural dès le XIIIè siècle. Mais si la vie en ville était précaire, elle leur a donné accès à un certain nombre de professions considérées comme masculines. Elles étaient nombreuses à être forgeronnes, bouchères, brasseuses… et donc à ne plus être soumises à la tutelle d’un homme. Mais Silvia Federici relève “qu’en réaction à l’indépendance nouvelle des femmes, on assiste à une réaction misogyne”.

Banalisation du travail de reproduction

C’est à la même époque que le travail de reproduction a été banalisé. Dès le XVè siècle et le début du capitalisme, seule la production pour le marché est devenue digne d’intérêt. La reproduction du travailleur, elle, est devenue sans valeur, “et même cessait d’être prise comme un travail”. Par ailleurs, “les femmes furent exclues de nombreux emplois salariés et, quand elles travaillaient pour un salaire, elles gagnaient une misère au regard du salaire moyen masculin”.

Ce problème a été amplifié par la crise démographique qui a touché l’Europe à cette période. Les femmes ont donc été assignées à une fonction reproductive et la contraception, qui n’était pas rare au Moyen-Âge, a tout simplement été proscrite.

La chasse aux sorcières, une initiative politique majeure

“Et les sorcières dans tout ça ?”, me direz vous. Selon Federici, la chasse aux sorcières menée par les institutions n’avaient d’autres but que de diviser la classe paysanne. En accentuant le ressentiment des hommes vis-à-vis des femmes, ceux-ci étaient moins enclins à se préoccuper des attaques des classes dirigeantes. L’auteure démontre bien que la chasse aux sorcières a été un travail d’Etat, mené par des juristes, et ne fut pas le fait de prélats illuminés (quoiqu’ils y ont largement contribué). Pour Federici, la chasse aux sorcières était donc “une initiative politique majeure”.

L’idée sous-jacente était, toujours selon l’auteure, de “criminaliser le contrôle des naissances et placer le corps des femmes, l’utérus, au service d’une augmentation de la population, de la production et de l’accumulation de force de travail”. En effet, “la chasse aux sorcières fut encouragée par une classe politique préoccupée par le déclin de la population et motivée par la conviction qu’une population nombreuse est la richesse de la nation”.

Voici donc résumée très brièvement la théorie de Silvia Federici. Son analyse va en réalité beaucoup plus loin. Elle n’aborde pas seulement les effets du passage au capitalisme sur les femmes mais également sur les populations colonisées.

Si j’ai pu par moment regretter le manque de références au cours des développement de l’auteure et quelques approximations historiques, je ne peux que recommander la lecture de Caliban et la sorcière, qui aborde la condition des femmes et le capitalisme sous un angle nouveau.

Caliban et la sorcière, de Silvia Federici | Aux éditions Entremonde, 464 pages.

Photo de Mikael Kristenson via Unsplash

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